• Les poings dans les poches, de Marco Bellochio (Italie, 1965)

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poings-3Où ?

Au Nouveau Latina (cinéma du Marais où je n’étais encore jamais allé)

Quand ?

Lundi soir il y a trois semaines

Avec qui ?

Mon amie cinéphile

Et alors ?

 

Marco Bellochio n’avait que vingt-cinq ans quand il a écrit et réalisé ce brûlot terrassant qu’est Les poings dans les poches. La férocité maîtrisée (ce qui ne veut pas
dire canalisée) de l’ensemble est de nature à écœurer quiconque a plus de cet âge-là et n’a pas fait de film, voire même n’a pas fait de film d’une telle force. Jamais ils (ou nous, puisque je
peux m’inclure dans ce groupe) ne rattraperont leur retard sur le cinéaste italien. Lequel est, rappelons-le, toujours actif et toujours virulent : Buongiorno notte,
Vincere.

 

Les poings dans les poches exacerbe le sentiment d’enfermement par les liens du sang, au sein de la cellule – difficile de trouver meilleur mot – familiale, jusqu’à en
faire un de ses motifs narratifs fondamentaux. À de très rares exceptions près, l’ensemble du film se déroule à l’intérieur des murs de la demeure des personnages. Et même ces très rares
exceptions ne tournent sur le fond qu’autour de perspectives et d’actes liés à la famille, sans porter le moindre intérêt au monde extérieur. Tel est le cas du sidérant montage d’ouverture, qui
nous introduit les différents personnages dans un parfait désordre de motivations (qui est concerné par cette lettre anonyme de menaces, et pour quelle raison ?), de connexions (ce qui
pousse même, l’espace d’un instant, à considérer l’hypothèse d’un inceste), et de situations – ce jeune homme dont l’entrée en scène se fait par le haut du cadre, dans un saut depuis une position
non révélée et ouverte aux conjectures de toutes sortes.

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Le seul fil directeur auquel se rattacher dans ces premières minutes est la convergence de tous ces individus vers un même lieu – la fameuse demeure / prison. Là, l’adolescent volant Sandro (Lou
Castel) devient rapidement le personnage central du récit. Ce n’est que logique, car il partage avec Bellochio deux caractéristiques primordiales : la jeunesse et la furieuse envie d’en
découdre avec le reste du monde – non, plutôt de raser celui-ci une fois pour toutes. Seule échappe à sa rage sa sœur Giulia, pour laquelle il éprouve un amour aussi intense que le sont ses
sentiments haineux à l’égard des autres. Et revoilà ainsi la tentation incestueuse, que l’on avait évacuée par la porte et qui réapparaît par la fenêtre… Il n’y a guère de tabous civilisationnels
dans Les poings dans les poches, la civilisation appartenant de toute manière au hors champ du film et de son huis clos. Sandro tuera la mère (aveugle mais étouffante)
et le petit frère (déficient) pour posséder la sœur, poussé dans cette voie par des désirs d’ordre animal, presque irréfléchis. Bellochio filme d’ailleurs ces actes atroces – d’après notre grille
de lecture et de réaction par défaut – sans affect. Il ne s’implique pas, ne juge pas car le cadre et les systèmes de pensée nécessaires comme préalables à l’exercice de la justice n’existent pas
dans le monde cloisonné du film.

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Ce cloisonnement est fondamental, car il soustrait Les poings dans les poches à toute analyse sociologique prééminente – la première à venir à l’esprit étant celle d’une
vision allégorique de l’Italie à travers le portrait d’une famille « modèle ». Il y a de cela dans l’œuvre de Bellochio, mais comme une source et non une fin. L’Italie brûlée par le
soleil, rurale sans espoir de quitter un jour cette condition, catholique ultra pratiquante et respectueuse des traditions nourrit la description de la famille, puisqu’ils sont italiens et que le
cinéaste est italien. Mais en retour, rien dans leur comportement et leur destinée n’a pour but d’alimenter une quelconque réflexion sur l’Italie. Les poings dans les
poches
est égotiste, narcissique, et met tout en œuvre pour happer le spectateur dans sa spirale hallucinée.

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Le montage à la hache (il n’y a vraiment pas d’autre mot plus approprié), qui tronçonne les séquences pour en arracher toute sensation de cohésion, d’harmonie narrative, est l’arme plébiscitée
par Bellochio à cette fin. L’esprit de Sandro est un esprit malade, distordu par des années d’oppression domestique dont une partie est réelle et l’autre certainement fantasmée – mais cette
distinction est désormais sans importance, le mal étant fait pour de bon. Mais malade ou pas, Sandro est l’alter ego déchaîné du cinéaste et à ce titre son unique point (poing) de référence.
Contre vents et marées, Bellochio règle le montage de son film, sa scansion, de manière à suivre fidèlement Sandro dans ses caprices, ses manigances, ses crises de lucidité ou de démence.
Assurément révolutionnaire pour son époque, et toujours très déstabilisant aujourd’hui bien que quarante ans de films soient passés par là, ce rejet des « bonnes manières » du cinéma
prend à la gorge. Et Bellochio serre sa poigne toujours plus fermement scène après scène, ôtant jusqu’au dernier souffle d’air salvateur du monde exposé à l’écran. Les épisodes du récit
deviennent de plus en plus violents, hachés, sauvages ; jusqu’à ce coup de grâce foudroyant, qui bascule pour de bon dans le monstrueux, et que l’on contemple asphyxiés, tétanisés. Le carton
de fin nous abandonne là, sans un regard en arrière. On quitte la salle hagards, et il faut de longues minutes avant que l’état de choc, consécutif au fait d’avoir touché du doigt la sauvagerie
de la torture intime et la sauvagerie en retour de la vengeance du torturé, commence à s’estomper.

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