• The staircase, de Jean-Xavier de Lestrade (France-USA, 2006)

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Où ?

A la maison, en coffret DVD zone 2 regroupant les huit épisodes

 

Quand ?

La semaine dernière

 

Avec qui ?

Ma femme, qui l’avait déjà vu (contrairement à moi)

 

Et alors ?

 

Bienvenue dans le règne de la justice-spectacle à l’américaine. Après son documentaire oscarisé Un coupable idéal qui faisait le récit d’une cabale judiciaire grossière car
balisée de tous les poncifs associés (misère sociale, drogue, couleur de peau, avocat commis d’office) mais malheureusement bien réelle, Jean-Xavier de Lestrade fait avec The
staircase
le récit d’une affaire autrement plus complexe et édifiante. Une affaire qui n’aurait a priori jamais dû avoir lieu : au départ, il n’y a qu’un appel de détresse passé aux
urgences par Michael Peterson, qui dit avoir retrouvé sa femme Kathleen dans une mare de sang, au pied de l’escalier de leur maison. L’accident semble
être l’explication la plus plausible, jusqu’à ce que les enquêteurs commencent à constituer un stock de soupçons conséquent – certains légitimes (les blessures crâniennes de la victime, la
quantité de sang qu’elle a perdu) et d’autres, beaucoup d’autres, dont le lien avec le meurtre est autrement plus douteux et fait de conjectures. La bisexualité de Michael Peterson, ainsi qu’un
autre accident du même style remontant à vingt ans de cela – une amie et voisine des Peterson lorsqu’ils habitaient en Allemagne, retrouvée morte en bas de son escalier, sans qu’il ne soit jamais
question à l’époque d’assassinat – sont ainsi versés au dossier de l’accusation lorsque Michael Peterson se retrouve à devoir comparaître pour le meurtre de sa femme.

Pourtant il n’y a ni preuve factuelle, ni aveux, ni arme du crime, ni mobile évident. La défense aura beau le répéter à longueur de procès, de toutes les manières possibles, rien n’ébranle la
conviction du procureur. Une conviction toute relative tout de même, puisque ce dernier a très vite arrêté de collaborer avec Lestrade, ne laissant à celui-ci que la possibilité de filmer la
préparation de la défense et le procès. Il faudrait plutôt parler de croisade, menée contre un homme qui représente tout ce que le procureur, son équipe, et au-delà l’ensemble de la communauté de
l’anonyme petite ville de Durham, Caroline du Nord, ne comprennent pas, donc craignent, donc rejettent violemment. Michael Peterson est un
intellectuel, un écrivain, un chroniqueur polémique dans le journal local, et c’est surtout quelqu’un qui contrôle ce qu’il dit et ce que les autres savent de lui. Mais dénoncer les travers du
fonctionnement de votre ville, et faire appel de temps à autre à des prostitués du même sexe que vous, fait-il de vous un meurtrier en puissance ? Beaucoup de gens à Durham semblent penser
que oui – ou à tout le moins, que cela suffit à exiger de vous des preuves proprement impossibles à fournir que vous n’en êtes pas un. Cela porte un nom : la présomption de culpabilité.

Et autant le dire ici, puisque l’information se trouve en deux clics sur Internet : à la fin de son procès, Michael Peterson a été déclaré coupable du meurtre de sa femme, et condamné à la
prison à perpétuité sans possibilité de remise de peine. Ce que l’on perd en surprise finale en sachant cela avant de regarder The staircase, on le gagne en tragédie car les
efforts de la défense pour battre en brèche point par point les arguments nébuleux de l’accusation n’en paraissent alors que plus vains et désespérés, malgré leur évidente justesse. Ce que les
six heures du documentaire de Lestrade racontent, c’est le énième épisode du combat entre le camp des intelligents capables de douter et de remettre en question les préjugés, et le camp des
imbéciles pétris de certitudes simplistes et irrévocablement bornés. Les premiers parlent de justice et de tempérance, les seconds attendent une vengeance et du spectacle.

Le spectacle, voilà la clé du succès du procureur. Sa plaidoirie inaugurale joue sur des ressorts de reality-show méprisable : une photo de la victime souriante immédiatement
suivie, en prenant un air navré que l’on qualifierait de surjoué s’il s’agissait d’une fiction, par des photos de la scène du décès et de l’autopsie, débordantes de sang et de chairs meurtries,
agitées sous le nez des jurés. Et voilà comment la justice bute sur le principe du jury populaire, qui va donner plus d’importance à ses tripes (beaucoup de sang = meurtre ; relations
sexuelles hors mariage = motivation) qu’à son intellect (le défilé d’experts de la défense qui expliquent inlassablement pourquoi il y a au minimum le fameux « reasonable
doubt »
dans cette affaire). Il ne s’agit pas de trouver la vérité, ni même de rendre la justice, mais bien de raconter l’histoire, la fiction qui emportera l’adhésion des jurés. Et
celle que l’accusation a fabriqué autour du personnage supposé maléfique de Michael Peterson – tueur récidiviste à l’escalier, suffisamment intelligent pour s’en tirer la première fois, désaxé
mentalement puisque bisexuel – a beaucoup trop de points communs avec les scénarios sophistiqués crachés à longueur d’année par Hollywood, la télévision et la littérature de gare pour pouvoir
être vaincue à ce jeu par une banale et anti-dramatique référence à « la faute à pas de chance ».

Dans toute la suite du procès, de contre-interrogatoires minables en plaidoirie finale bouffonne (qui serait proprement hilarante de nullité si la liberté d’un homme n’était pas en jeu, avec en
point d’orgue l’ahurissant « This is hardcore porn !! »), l’habileté de l’accusation à défendre sa thèse tutoie le zéro absolu. Mais, comme le fait remarquer Lestrade dans
les bonus du coffret DVD, l’équipe du procureur est intégralement composée de locaux, d’individus « bien de chez nous », là où les membres autrement plus compétents de la défense sont
un juif new-yorkais, un asiatique, un hispanique… Paranoïa que de dire que cela joue ? Voire. Un panel de sondés du coin qui se plaint qu’on ne comprend rien à l’accent de l’expert d’origine
chinoise et que cela dessert son discours, une assistante du procureur qui exagère son accent du Sud lorsqu’elle s’adresse aux jurés, un juge qui considère comme recevables des pièces et des
témoignages sans lien avec l’affaire, des jurés qui rendent leur verdict à l’unanimité : le même reasonable doubt dont aurait dû bénéficier l’accusé s’applique assurément à
l’exemplarité de tous les participants à ce procès.

Michael Peterson n’a pas eu le Henry Fonda de Douze hommes en colère – un film qui est le complément parfait de The staircase – pour le sauver in extremis. Tous et
toutes se sont satisfaits d’être l’espace de quelques semaines les protagonistes de leur propre histoire sordide et sanguinolente « comme celles que l’on voit à la télévision » (une
télévision dont Lestrade montre au passage, sans trop en faire, à quel point elle se repaît de cette affaire, allant jusqu’à réécrire jour après jour le procès pour le rendre plus juteux). Le
pire, et surtout le plus triste, est atteint avec la fille de Kathleen Peterson, élevée pendant presque toute sa vie par son beau-père Michael, et qui
s’est retournée contre ce dernier au cours de l’enquête. La pauvre est tellement persuadée de sa culpabilité (au contraire de ses trois demi-frères et sœurs) qu’elle en est réduite à invoquer un
« dédoublement de personnalité » comme cause du supposé meurtre, faute de mieux.

«If there is not at least a reasonable doubt in this case, then I don’t understand what I am doing. [The verdict] shooked the fondations of my beliefs in the justice system, in human beings,
in my judgment, in my sense of reality. It just blew me away emotionally and psychologicaly. » (David Rudolf, l’avocat de Michael Peterson)

 

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