• Lust, Caution, de Ang Lee (Chine, 2007)

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Où ?

 

Au ciné-cité Les Halles, dans une des grandes salles

 

Quand ?

 

Mardi soir, en avant-première

 


Avec qui ?

 

Ma femme

 


Et alors ?

 

Ang Lee devrait être rebaptisé « l’anguille », tant il est un des plus insaisissables réalisateurs du moment. Après avoir enchaîné un film chinois d’arts martiaux sans surprises
(Tigre et dragon) et un film d’action américain qui faisait exploser de l’intérieur les concepts de blockbuster et de film de super-héros
(Hulk, à redécouvrir), le voilà qui fait le chemin inverse : un mélo hollywoodien somme toute très classique et calibré (Le secret de Brokeback
mountain
) suivi d’une production chinoise ambitieuse, formellement débridée et sentant le souffre, politiquement et sexuellement.

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Le cinéaste traite Lust, Caution de la même manière que les femmes des notables du gouvernement chinois jouent au mah-jong dans la scène d’ouverture : avec une
dextérité et une rapidité d’action permettant de conserver un coup d’avance sur le spectateur de la partie, et en mettant à profit les nombreuses possibilités offertes par les différentes pièces
pour opérer de surprenants crochets. Entre ses mains, le thriller d’espionnage à la base du récit et ses 3 mamelles rappelées par le sous-titre français (amour, luxure et trahison) voient
leur agencement traditionnel copieusement bousculé – Lee invente l’infiltration du film d’infiltration. Les décors et l’ambiance d’un lieu et d’une époque pourtant propices à l’évasion (Shanghai
et Hong Kong dans les années 30 et 40) sont particulièrement sous-exploités au profit de lieux anonymes et étriqués, d’une photo souvent plongée dans la pénombre, voire même de représentations
assez frontales de la misère galopante de l’époque de l’occupation du pays par l’armée japonaise.
De même, et contrairement au récent Black book de Verhoeven par exemple, les 2h30 que dure le film ne servent pas à accumuler jusqu’au vertige les trahisons, poursuites
et autres morceaux de bravoure d’espions. Lust, Caution, tend vers une certaine frugalité, une épure de son récit dont les personnages et les enjeux secondaires sont les
uns après les autres repoussés hors champ. Ainsi réduit à l’intimité d’un couple (la cible à séduire et éliminer, M. Yee – Tony Leung Chiu-Wai de Wong Kar-wai et Infernal
affairs
; et l’espionne, Wang, alias Mme Mak – la débutante Tang Wei), le film trouvera forcément comme champ de bataille définitif un lit, lieu de corps-à-corps incandescents.

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Ces scènes que le buzz a transformées en argument de vente central de Lust, Caution n’arrivent que tardivement dans le film. Suivons donc Lee et repartons du
début, en prenant notre temps pour revenir plus tard à ces séquences. La conduite du récit adoptée par le réalisateur est globalement très convaincante : si les flashbacks sont inutilement
alambiqués, la lenteur calculée du film est par contre remarquable. Elle impose au spectateur un rythme inattendu, que Lee peut précipiter à sa guise en intégrant de façon soudaine de nouveaux
éléments, immédiatement et profondément décisifs. Les ébats sexuels en ont font partie, de même qu’un interminable et sanglant meurtre au couteau, ou encore un diamant massif qui fait à lui seul
dérailler tout le climax conjecturé du film.
Lee ne se contente pas du simple rôle de témoin des doubles jeux des protagonistes, il s’y immisce activement. La première heure, qui narre une première tentative avortée d’assassinat de M. Yee,
superpose à l’initiation de l’espionnage par de jeunes étudiants nationalistes enthousiastes mais pas très doués une autre initiation, plus dans leurs cordes – celle du cinéma d’espionnage. Tous,
à commencer par l’héroïne Wang, sont plus grisés par le fait de jouer aux espions grandeur nature que par la finalité de leur mission. Facétieux, Lee appuie ce décalage par la multiplication de
références au cinéma, le vrai, en faisant appel à sa double culture sino-américaine. Wang se réfugie dans les salles obscures pour s’enivrer de films des 2 pays ; elle chante un thème issu
d’un grand mélodrame chinois de l’époque (Les anges du boulevard) ; croise des affiches de Soupçons, de Hitchcock, œuvre-clé dans
l’histoire des films à suspense. C’est un autre Hitchcock que Lee cite de manière transparente : Le rideau déchiré, à laquelle la scène de meurtre d’un sous-fifre
de M. Yee fait écho pour dire toute la difficulté de tuer un homme « pour de vrai ».

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Avec ce meurtre, la récréation est finie. Les espions et espionnes en herbe sont priés d’entrer dans l’âge adulte, sa violence – sa sexualité. Après le superbe passage tragi-comique, sur le fil
du rasoir, où Wang se forme à des fins professionnelles au sexe avec le seul garçon de la bande à avoir déjà couché, vient le temps des véritables ébats charnels. Clairement circonscrites en
durée et en nombre, ces scènes sont autant d’incroyables déflagrations dans le corps du récit. Lee les capte comme des gemmes à l’état brut, retaillés ni par la pudibonderie ni par la vulgarité.
En aparté, on comprend a posteriori l’une des choses qui manquaient à …Brokeback Mountain : les quelques secondes furtives et dans l’obscurité de pénétration d’un
cow-boy par l’autre ne peuvent évidemment pas impacter durablement le film comme le font les longs, violents et peut-être non simulés (un tel choix ne revêtirait aucun sensationnalisme pervers,
mais serait cohérent de la logique interne du scénario) corps-à-corps de Lust, Caution. Lorsqu’après de telles scènes, et après avoir passé tant de temps à pratiquer les
faux-semblants, M. Yee et Mme Mak disent se sentir enfin vivants et ne savent plus que choisir entre leur mission et leur passion, on ne peut que les croire.

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Chaque retrouvaille dans leur cocon à l’écart du déroulement du film rend les amants plus complices, plus enfiévrés, et les rend insensibles aux discours idéologiques de leurs camps respectifs.
L’intrigue de thriller est donc logiquement privée de son final en apothéose ; le climax effectif du film dure 3/4 d’heure, entre les scènes de sexe et leurs conséquences, et se
fiche pas mal des luttes entre résistants et collaborateurs. Celles-ci reprennent finalement leur place centrale, mais sans pouvoir faire jouer aux 2 héros les rôles qui leur étaient
assignés (spoiler plus bas pour ceux qui veulent ou ont déjà vu le film). Lust, Caution peut alors se conclure sans faire de bruit, sans coup de théâtre
final. Pianissimo, mais en nous laissant tout de même pantois face à tant d’émotions, et aussi peu prévisibles.

(spoiler sous la photo, attention !)

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Le spoiler promis : au cours du final, Wang refuse de se suicider « en bonne résistante », et M. Yee de venir interroger en personne les
prisonniers « en bon collaborateur ».

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