• Les femmes de l’ombre, de Jean-Paul Salomé (France, 2008)

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Lundi soir

Avec qui ?

Ma femme

Et alors ?

J’ai peut-être été un peu vite en besogne en décernant l’an dernier le titre honorifique de « pire film de tous les temps » à 10000 de Roland Emmerich. La concurrence existe, elle
vient de chez nous, elle est motivée, elle se nomme Les femmes de l’ombre. Preuve du potentiel du film et des espoirs placés en lui, il est porté par une dream team regroupant ce
qui se fait de mieux chez nous en matière de navet : le réalisateur Jean-Paul Salomé (Belphégor, Arsène Lupin) et l’« actrice » Sophie Marceau, qui
vit depuis bientôt trente ans sur la rente de La boum, renouvelée en début d’année par le succès commercial de Lol (trois millions d’entrées, pas lol). La présence
de cette dernière dans le rôle principal d’une résistante multifonctions – infirmière, sniper, chef de groupe – assure d’entrée aux Femmes de l’ombre le prix de la meilleure
erreur de casting. Voir Sophie Marceau avec un fusil d’assaut dans les mains, planifiant une opération commando ou torturée par des officiers nazis provoque de la première image à la dernière des
éclats de rire spontanés et impossibles à réfréner, tellement ces visions ont quelque chose de profondément irrationnel, absurde.


Le « jeu » de l’actrice n’arrange rien à cette hilarité. La gravité des circonstances et le sérieux de son personnage, poussés à l’extrême (Salomé devait avoir en tête l’envie de
marcher dans les pas de L’armée des ombres de Melville – l’enfer est pavé de bonnes intentions), passent chez elle par un unique moyen d’expression, maîtrisé sur le bout des
doigts : la rigidité, du corps, du visage, du regard. Ce serait plombant si ce n’était pas si comique. Comme à l’armée, les auxiliaires de la star s’alignent sur son exemple et surjouent
jusqu’à la caricature des personnages déjà taillés à la hache pour tirer le pire d’elles – la pute au grand cœur (Marie Gillain), la gouailleuse qui n’a pas sa langue dans la poche (Julie
Depardieu), la pieuse horrifiée à la simple évocation du péché (Déborah François). Et n’oublions pas un Julien Boisselier à la dérive sous son uniforme et sa moustache. L’abandon total de toute
velléité de direction d’acteurs se ressent dans l’obstination de tous ces comédiens à interpréter leurs rôles de façon contemporaine, sans aucune adaptation à l’époque des faits.


C’est là loin d’être le seul point laissé en friche par Salomé. On connaissait déjà depuis plusieurs films son découpage aussi discret qu’une façade de néons publicitaires et son montage fait
avec des moufles (chaque choix de cadrage, de coupe surligne au stabilo les émotions devant être transmises, et tue dans l’œuf toute éventualité de rythme) ; le voilà qui ajoute une nouvelle
corde à son arc avec une science du suicide scénaristique nouvellement acquise qui laisse sans voix. Celle-ci opère à deux niveaux : au sein d’une scène, et dans le développement général de
la narration. Chaque scène des Femmes de l’ombre fonctionne en deux mouvements. Le premier fait monter la sauce, avec force hurlements, gestes menaçants, musique paroxystique,
autour d’un conflit devenant soudain le climax d’entre les climax ; le second clôt instantanément l’affrontement, par exemple par le biais d’une réplique sans rapport
suivie d’une coupe brutale vers la scène suivante. Cas d’école :


Devant un avion sur le point de décoller.

- (S. Marceau, hurle) Vous les envoyez à la mort !

- (J. Boisselier, hurle aussi) Des dizaines d’agents sont morts en mission !
– (S. Marceau, hurle toujours) Jamais vous n’auriez fait ça à des hommes !

Coupe vers une scène dans l’avion en vol depuis plusieurs heures.




L’autre procédé de dé-construction du récit est dans le même esprit. Ces coupes brutales d’une scène à l’autre transforment le concept d’ellipse en un faux-raccord à grande échelle. Les séquences
« d’action commando » qui ouvrent et ferment le film sont des modèles assurément indépassables de ce genre naissant. Les cinq dernières minutes se décomposent exactement comme
suit :

– Sophie Marceau emprisonnée, prête à être transférée vers l’Allemagne, et ses compères encore en vie en fuite sans aucun lien avec elle

– Dans une forêt, une embuscade tendue par le commando au camion de transfert de Sophie Marceau

– Sur un quai de gare à Paris, Sophie Marceau vêtue d’un uniforme allemand qui tue à bout portant le grand méchant nazi du film (après une demi-douzaine d’échecs autrement plus complexes) puis
s’en va vers l’extrémité sans issue du quai

– La même, plusieurs mois plus tard, infirmière en Angleterre, qui pleure ses camarades mortes

Suite à quoi Les femmes de l’ombre s’achève triomphalement sur un carton « à la mémoire de toutes les femmes ayant combattu la barbarie nazie ». Il était
effectivement nécessaire de le préciser, car l’absence de toute construction de personnages fouillés ou d’une intrigue solide fait plutôt sombrer par défaut le film dans une misogynie crétine (le
devoir d’élever et de chérir ses enfants, entre autres poncifs), libidineuse (les scènes prétextes à montrer les parties intimes des actrices) et vaguement sadique (la torture gratuite puisque
sans utilité pour le scénario). Salomé devrait peut-être tenter la série Z ; il en a déjà les bases.

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